David Pagnon

Improbable : définition, revue et illustrée

Il y a même une vue sympa au réveil.

English version : 

Improbable : définition, revue et illustrée

« Inadapté comme un indien dans la ville, libre et léger comme un oiseau sur le fil. » Hadrien Supertramp

Chez Astérix

Nous sommes mardi, il est 17h, je me décide enfin à aller au casting du parc Astérix qui a lieu le lendemain. Ils cherchent des cascadeurs, pourquoi ne pas tenter ma chance ?

Parce qu’en tant qu’acrobate de pacotille, je ne serai sûrement pas pris ? Parce qu’aller là-bas sera loin et fatigant, que la paie serait légère et amortirait à peine les frais de transport, nourriture et hébergement ? Parce que dans l’improbable éventualité où je serais choisi, je ne serais probablement pas disponible pour les répétitions, faute à mes engagements de professeur ? Parce que ce serait un retour en arrière, quelques jours seulement après ma résignation à abandonner le milieu du spectacle ?

Trêve de billevesées, j’ai assez niaisé : j’irai. Il sera bien temps d’aviser quand le verdict tombera. Au pire, la cruelle sentence aura la saveur d’un soulagement. Ce serait même parfait : plus besoin de me dépêtrer dans mes pensées contradictoires, je prendrais ça comme le signe qu’une nouvelle ère est à venir. Une ère plus posée peut-être, mais plus libre à d’autres égards. Simple. Basique.

Que tous ceux qui se fichent de mes petites considérations nombrilistes lèvent le doigt ! Bien. Maintenant, posez le sur cette planche à découper, et prenez un peu d’avance en composant le 112 dès maintenant.

Qui n’a jamais rêvé de jouer avec Astérix en faisant des saltos ? Soyons honnête, moi non plus.

Bref, il est 17h et mon rendez-vous de 18h vient de s’annuler. Le casting se déroule le lendemain à 8h30. Les lieux se situent presque une heure au dessus de Paris, soit environ 7h en voiture depuis Grenoble… Ce qui, selon mon algorithme très poussé, correspond à 14h en autostop. Car 2 x 7 = 14 si mes calculs sont bons. C’est comme ça que j’estime les durées de stop – ou que je les « surestime », mais là n’est pas la question.

En tout cas, je mise sur une arrivée à 7h du matin, soit beaucoup trop peu de temps alloué à un doux sommeil réparateur, indispensable à un casting réussi [1]. Va falloir essayer d’être plus efficace. J’ai de la chance : l’amie d’une amie tente également le casting, et elle offre de faire le trajet avec moi depuis Paris. C’est toujours ça de gagné ! Reste à m’armer de courage et de mon pouce, et à partir pour Grenoble-Paris.

Les débuts se passent plutôt correctement, je me fais prendre par des gens aussi sympathiques qu’intéressants. Mais il fait rapidement nuit, et très vite les automobilistes ne peuvent plus me juger qu’à l’aune de mon crâne chauve et de mes yeux enfoncés de serial killer. Pas engageant pour eux, pas terrible pour moi.

Je reste une heure trente sans bouger, ça ne mort pas à mon pouce. Enfin, un homme un peu étrange accepte de me faire le trajet jusqu’à Paris ! J’apprends petit à petit qu’il est photographe, qu’il choisit principalement des femmes, que le registre est érotique, et qu’il les attache pour les photographier. Mais les nœuds sont japonais, et il fait très attention à ce que le processus ne soit pas douloureux. Ça va alors.

Il est très gentil pourtant, ceci dit je décline son offre de dormir chez lui. Lorsqu’on arrive à Paris à 2h30 du matin, je cherche donc de quoi dormir. Bien sûr, je ne veux pas dormir dans un hôtel, mais je ne veux pas moins dormir dans la rue. En clair, je cherche un toit. Des toits à Paris, il y en a beaucoup. Reste à trouver des toits accessibles. Une direction en valant bien une autre, je me dirige vers le domicile de ma covoitureuse : ça fera toujours ça de moins à parcourir au réveil, les yeux collés et la bouche tombante par manque de sommeil.

Je ne trouve rien de transcendant… Je me rapproche de mon adresse, au moins j’aurais repéré les lieux ! Mais je m’inquiète quand même. Je suis déjà dans la rue, et rien de génial ne s’est révélé à mes yeux. Il y a bien deux-trois endroits surélevées, mais rien qui ne soit à la fois isolé, plat, et inaccessible au commun des mortels.

J’arrive devant la porte de l’immeuble de la demoiselle. Au dessus du numéro de la porte, qu’est-ce qui saute à mes yeux ? Un échafaudage ! Quoi de plus parfait ? Plus qu’à grimper et à dormir ! Je serai sur place au réveil, directement sur le toit de ma covoitureuse.

Le lendemain, après 4 heures de sommeil inconfortable, je suis fatigué mais je n’ai qu’une descente d’échafaudage raisonnablement facile à réaliser pour me trouver sur le parking en question. En voiture, je ne dis rien de mon aventure : je suis à l’heure, elle ne se doute de rien. Et puis pendant toute la journée, j’ai beau être épuisé, je ne le réalise pas.

Le casting se passe bien. J’entends même un casteur dire en aparté à sa collègue, sans se douter que mes oreilles traînent de partout : « Je ne suis pas trop convaincu par le cru de cette année. À mon avis, même le chauve qui fait du parkour il n’est pas terrible ! » Autrement dit, il me trouve meilleur que les autres. Je prends ça comme le plus beau des compliments. Et je suis embauché ! Il faut croire qu’à défaut d’être un acrobate d’exception, en tant qu’escrobate je me défends plutôt bien…


La maison qui rend fou

Retour au plus profond de ma fatigue. Pour le rapatriement chez moi depuis le parc Astérix, je profite du covoiturage d’un des participants jusqu’à Lyon. Pratique ! Je serai rentré le soir même. Journée bien remplie + nuit de stop + journée de casting + retour, il s’est passé à peine plus de 24 heures. Il me semble avoir vécu 4 jours…

Le lendemain même, des ouvriers viennent faire des réparation chez moi : je dois me lever tôt. J’en profite pour partir pour la préfecture avec ma femme, dans l’espoir que la 5ème fois sera la bonne et qu’elle aura enfin son titre de séjour – entre temps, elle est immigrante illégale, bien contre son gré.

Juste à côté de chez nous, une banderole nous bloque la route. On manque de passer dessous négligemment, lorsqu’on remarque les 3 policiers en faction qui nous regardent dans le blanc des yeux. On se résout à faire le tour et on arrive en retard à la préfecture.

Jamais 5 sans 6. Mikaela n’aura toujours pas ses papiers cette fois-ci ! On commence à avoir l’habitude, on prend ça avec sourire et bonne humeur, et on profite du beau temps sur le retour à vélo. Hakuna matata, tu vivras ta vie, sans aucun sou[… etc etc].

Demi-tour sur les lieux du crime. Quel crime ? LE crime !

Soyez attentifs voyons, la banderole ! Les 3 policiers qui étaient en faction devant chez nous se sont depuis mués en un essaim de camions de la Bac, du Raid, de la Police, des Pompiers, de la Télé, de la Radio, et d’un escadron de Piétons. Un déploiement de moyens tel que je n’en avais jamais vu. Grenoble à l’état pur, pire ville de France, où l’insécurité règne en maître !

On ne s’en soucie pas outre mesure et on fait le tour pour rentrer à la maison. Le courant a disjoncté entre temps, les artisans sont bloqués et nous sommes bien embêtés. C’est, semble-t-il, le disjoncteur d’EDF qui a bien choisi son moment pour rendre l’âme, après 30 à 40 ans de bons et loyaux services. Les ouvriers n’ont pas le droit d’y toucher, c’est un bien insaisissable de la ville. Bon. Une perte de temps supplémentaire, mais on n’est plus à ça près.

J’en profite pour avancer la pile de papiers administrative en attente, magnifique symbole de ma vie dédiée à élever la précarité à l’état d’art. Professeur vacataire à la fac (payé tous les 6 mois), auto-entrepreneur (arnaqué par les assurances), et intermittent du spectacle (en quête de cachets qui n’arriveront jamais), marié à une étrangère (qui, en soi, n’est pas méchante). Difficile de rentrer dans les cases, quoi que je fasse il y a toujours quelque chose qui ne va pas, et parfois il faut se battre avec la justice – ou aligner le carnet de chèques.

Quelques heures plus tard et le premier pour-cent de la pile à peine entamé, j’ai envie d’une pause. Je m’en vais m’enquérir de la situation à côté. On m’avait parlé de bombe, de personnages en sang, de forcené reclus chez lui avec des armes…

Il s’avère qu’on a paniqué un peu plus que de mesure. L’homme qui a mobilisé toutes les troupes d’élite, ce sauvage parmi les sauvages qui fait de la France une jungle inhospitalière (probablement un étranger au demeurant), qui était-ce ? Et quel plan infâme préparait-il ?

La réponse : ce n’était qu’un homme bien éméché, qui s’est pris un coup de trop dans le nez (au sens propre comme figuré), d’où les traces de sang sur le tapis. Il s’est endormi comme une souche chez lui, imperméable au bruit extérieur, complètement inconscient de la panique dont il était la source.

Quant aux armes d’assaut, aucune. [2]

… Ah si, une arbalète ! Qu’un témoin aura fâcheusement confondue avec un fusil à pompe.

L’affaire est résolue quand il se réveille et ouvre la porte, nez à nez avec toutes les forces armées françaises à son palier. Le plus surpris dans l’affaire, c’est sûrement lui ! Il peut s’estimer heureux de ne pas s’être fait abattre à vue…

Le forcené, un mec bourré qui a pris un coup dans le nez et se retrouve tout surpris de toute cette agitation quand il ouvre sa porte.


Références :

[1]↑ Quoique ? J’ai très peu dormi aussi lors du casting de Ninja Warrior, passé dans des conditions similaires. Et j’ai été pris.

[2]↑ https://www.ledauphine.com/isere-sud/2018/09/13/grenoble-un-homme-retranche-cours-berriat-le-raid-attendu-sur-place