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David Pagnon

Wild Side Story

Wild Side Story, Août 2017, L'humanité, Aurillac

Wild Side Story

Avec Wild Side Story, la Compagnie Off a proposé une réécriture de Roméo et Juliette de Shakespeare et du film musical West Side Story de Robert Wise et Jerome Robbins. Jean-Luc Tabuteau
La 32e édition du Festival d’arts de la rue d’Aurillac, dite «?édition 69?», a été particulièrement exceptionnelle. Tant du côté artistique que pour les actes de résistance qu’elle a posés.

L’année 2017 restera dans les mémoires des arts de la rue comme l’une des éditions marquantes du Festival d’Aurillac. Du 23 au 26 août la cité cantalienne a ouvert les moindres recoins de ses espaces publics aux quatre vents de la créativité, de l’inventivité et aux 100?000 festivaliers, heureux de partager un moment artistique et libérateur. Et de chacun de ses pores, du bitume brûlant sous le soleil de plomb jusqu’aux faîtes des toits, la ville s’est laissée submerger par une déferlante d’imaginaires protéiformes. Comme tous les ans. Mais cette édition avait quelque chose de plus qu’à l’ordinaire, un climat particulier. Il y régnait comme une impression de vivre un instant historique peut-être.

Premier événement qui fera date, la nouvelle création de la Compagnie Off, puisque avec elle, a eu lieu le retour des très grands formats. Un retour auquel presque plus personne n’osait rêver depuis des années, tant une telle proposition nécessite certes de moyens financiers et logistiques que peu de diffuseurs sont prêts à assumer, mais aussi d’engagement artistique. Et le résultat est grandiose. Avec Wild Side Story, la compagnie a proposé une réécriture de Roméo et Juliette de Shakespeare et du film West Side Story de Robert Wise et Jerome Robbins.

Aux effets scéniques resserrés répondent de grandes belles images

Sur un parking au cœur des immeubles, le public, debout et en perpétuel mouvement, est d’un seul coup submergé par le souffle violent d’un combat de rue entre deux bandes rivales, dans la nuit lacérée de cris et de sauts sur des grilles. Et, l’instant d’après, le voilà assistant à la querelle de deux pères, Capulet et Montaigu, ridicules barbons qui ne semblent plus se rappeler eux-mêmes l’origine de leurs différents. À la langue du XVIe siècle se mêle le chaos des cascades en voiture. Aux effets scéniques resserrés répondent de grandes belles images. Les effets miroir confèrent à la légende une universalité. «?Ce Roméo et Juliette, c’est un amour exacerbé dans un écrin de tôle froissé, explique Philippe Freslon, coconcepteur du spectacle (avec Caroline Forestier). J’avais besoin de cette violence, de cette odeur de pneu, dans cette période de crise.?» Pour la première fois en trente ans d’existence, la compagnie a dû faire appel au mécénat privé pour financer son projet. «?Nous, arts de la rue, éternelle cinquième roue du carrosse, on a de plus en plus de mal à créer et à être diffusé, alors qu’on est dans le débordement poétique.?»

Et les choses ne vont pas aller en s’arrangeant. Les arts de la rue font aujourd’hui face à une crise majeure liée à la baisse des dotations aux collectivités territoriales (premiers diffuseurs de spectacles) et au surcoût engendré par la mise en œuvre des dispositifs de sécurité dans le cadre de l’état d’urgence. Mise en œuvre qui a elle-même créé de vives polémiques tout l’été entre les artistes de rue et les pouvoirs publics, et cela particulièrement à Aurillac, où le barriérage a été certes moins imposant que l’an passé, mais néanmoins beaucoup plus présent que sur les autres festivals. Alors Aurillac a invité chacun à arborer des brassards marqués des mots «?sexurité?» (2017 était imaginé «?édition 69?») ou «?suspect?». S’il n’y a pas eu de heurts aux points de contrôle, comme on pouvait le craindre, un artiste a néanmoins été arrêté (puis relâché, avec le soutien de l’équipe du festival) pour être sorti de la zone barriérée tandis qu’il jouait, certes nu, mais le corps entièrement couvert de peinture lors du spectacle les Gens de couleur, de la compagnie Ilotopie. La Fédération des arts de la rue s’est saisie du fait qu’elle célébrait ses 20 ans d’existence, en clôture de festival, pour entraîner les festivaliers dans un spectaculaire parcours «?manifestif?». Un rang de CRS laissant le passage à une immense Marianne d’acier au poing levé, une cohorte de barrières Vauban, une République aux seins nus criant «?Marianne, c’est à cette heure-là que t’arrives?! T’en as pas marre de nous regarder nous démener?!?», un Gavroche sur un mur scandant une ode à la liberté d’expression dans la rue… et au bout du défilé le cortège n’a pas soufflé ses bougies, il les a allumées dans une explosion de joie qui restera longtemps dans les mémoires.

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