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David Pagnon

Expulsion Manu militari — To roof or not to roof?

Expulsion Manu militari — To roof or not to roof?

Expulsion Manu militari — To roof or not to roof?

Aujourd’hui, on parle de légalité, de légitimité, de liberté, et même un peu de philosophie. Et de parkour. Un ambitieux programme, mais ne vous en faites pas, je mettrai des images.

La dernière aventure de Manu Na sur les toits et son divertissant accrochage avec la police ont ravivé de vieux débats au sein de la Fédération de Parkour1. Le parkour en hauteur, c’est bien ou c’est mal ? Ou ni l’un ni l’autre, mais inhérent à la discipline ? Que dire de la pratique sur les toits privés ? Je me sens très concerné par ces réflexions, parce que je joue moi-même des spectacles en hauteur. 100% sur des propriétés privées, 100% légalement, je suis même payé pour ça.

Ai-je les autorisations ? Oui. Dans ce cas, le débat est clos, merci bonsoir.

Ah bon ? C’est super, bravo David. Mais d’où vient ce privilège ? Très simple : j’ai pratiqué illégalement pendant suffisamment longtemps pour en arracher la légitimité. Pas très équitable cette affaire, ça frôle même l’hypocrisie si vous voulez mon avis. On y reviendra.

Les toits, un obstacle comme un autre ?

Commençons par la pratique. Le parkour, c’est l’art de franchir des obstacles, quels qu’ils soient. Les barrières, les murs, les rivières, les trottoirs, peu importe. Et le vide, aussi. Le parkour, c’est aussi « être fort pour être utile ». Si je suis capable de franchir tous types d’obstacles de la manière la plus efficace, esthétique, impressionnante possible, mais que quelques mètres de vide me paralysent, je suis fort mais inutile. Si un jour un enfant est coincé sur le balcon du 9e étage, j’attendrais d’un traceur (pratiquant de parkour) qu’il soit un tantinet mieux équipé pour lui porter secours que le premier quidam venu.

Cette maîtrise implique bien plus qu’un interrupteur de cerveau dopé à l’adrénaline, elle demande une vraie expérience et un entretien régulier. Parce que les sensations se perdent vite. Si je n’ai pas été suffisamment en contact avec le vide (légalement ou non) lors des semaines qui précèdent un spectacle, je suis moins sûr de moi, mes mouvements deviennent raides, ma vision n’est pas claire: je cours davantage de risques. On ne peut pas réserver sa confrontation au danger aux seuls moments où la situation l’exige. C’est exactement la même réflexion dans les sports de combat. Difficile de bien réagir à une agression réelle si on n’a jamais fait de sparring dur. Rien de neuf finalement : plus on se confronte au danger, plus on est capable d’y faire face.

Ce travail vient avec deux complications : la première, c’est que les erreurs ne pardonnent pas. Si tu tombes, c’est la chute, et si tu chutes, c’est la tombe. Il s’agit de bien connaître ses propres limites, celles de l’environnement, de s’assurer d’avoir la marge nécessaire, et de s’autoriser un droit de retrait en fonction des sensations du moment. Car une fois le mouvement engagé, il n’y a pas de solution de secours, seulement l’espoir que les fautes de calibration seront plus petites que les marges d’erreur. L’adage « être et durer » peut vite basculer vers « être et endurer (le handicap) ».

En revanche, mieux vous connaissez vos limites, plus vous pouvez vous en approcher en toute sécurité : un bon mètre de marge chez le novice peut se réduire à un confortable centimètre chez l’expert. Rappelez-vous que la marche à pied, d’un point de vue biomécanique, est extrêmement complexe. Pourtant, vous n’avez probablement plus peur de trébucher devant un camion en marchant sur le trottoir. C’est encore plus vrai lorsque vous êtes conscient du danger, concentré, voire en « état de flow ». Voici l’occasion de rappeler la différence entre danger et risque. Le vide est un danger mortel, mais si vous vous en tenez à distance, le risque est nul. Un trottoir représente un danger extrêmement modéré, mais le risque de s’y prendre le pied lorsque vous avez la tête dans les nuages est non négligeable. Remarquez que naturellement, vous prenez plus de risques lorsque le danger est minime. Même idée avec la pratique du parkour en hauteur : le danger est bien présent, mais en principe, le risque est maîtrisé.

Malheureusement, toutes ces considérations intérieures sont invisibles au commun des mortels, qui ne perçoit souvent que de l’inconscience pure et dure.

Meme d'un enfant terrifié qui descend un toboggan à toute vitesse.
Le danger est là, mais le risque est maîtrisé. Les seules fois où l’on prend beaucoup de risques, c’est lorsqu’il n’y a pas de danger.

Quoi qu’il en soit, la confrontation au vide ne reste qu’un aspect bien particulier de la pratique, qu’on a parfaitement le droit de mettre de côté. Certains voudront rester généralistes comme Caryl Cordtmoller, d’autres se spécialiser dans les acrobaties virevoltantes comme Elis Torhall, d’autres aller dans la narcolepsie impromptue comme Matt McCreary, d’autres encore dans les sauts « une vie » comme Manu Na. Nous sommes tous différents, et nous avons la chance d’avoir une discipline qui ne bride pas les aspirations.

De mon point de vue tout à fait personnel, je trouve qu’il est appréciable et important que quelques individualités poussent au maximum le curseur de leur choix. Parmi ces curseurs, il y a celui de l’exposition au vide. Dans le domaine de l’escalade, on peut penser à Alain Robert, qui a été le premier à grimper sans corde les plus hautes tours du monde — alors qu’il est considéré comme invalide à 66% par la sécurité sociale ! Étonnamment, les gratte-ciels et leurs structures répétitives sont bien adaptés à son handicap, qui lui bloque les poignets et le soumet à un vertige permanent. Ce n’est plus seulement impressionnant, ça en devient inspirant ! D’une manière générale, oser explorer et repousser les frontières du possible fait évoluer la pratique, déplace nos conceptions de ce qui est humainement réalisable, provoque des émotions fortes et durables, et peut stimuler des vocations bien au-delà du domaine en question.

Caryl en speed run, Elis et ses acrobaties, Matt et son sens artistique, et Manu et sa gestion du vide.

Les toits et la légitimité

Le second point équivoque est l’aspect légal de la chose. Bien souvent, les spots en hauteur sont des toits, et les toits sont généralement des espaces certes négligés, mais privés. Les passants et habitants n’ont aucune raison de connaître la démarche des pratiquants, et il serait bien compréhensible qu’ils réagissent mal. Rien d’étonnant à ce qu’ils se sentent violés dans leur intimité, qu’ils pensent être témoins d’un acte de cambriolage ou de terrorisme, ou au mieux, qu’ils croient avoir affaire à des inconscients qui ne mesurent pas les risques ni l’influence qu’ils peuvent avoir sur la jeunesse.

Manu n’a pas l’excuse de ne pas réaliser son influence : après tout, n’est-il pas influenceur de métier ? Pour sa défense, je trouve qu’il fait plutôt attention à exposer les étapes de sa préparation, à démontrer que finalement, il n’y a pas de place au hasard dans ses performances. Dans la vidéo de son salto sur la tour Eiffel, il estime à 8 pieds la distance à sauter. Il redescend au sol pour s’échauffer, et teste ses sensations avec une marge énorme, sur des distances de 5 à 10 pieds. Il se prouve d’abord qu’il est capable de s’adapter à tout imprévu, et le moment venu, il est calme et détendu.

Que l’on soit artiste, créateur de contenu, ou entraîneur, nous avons une influence certaine, et donc un certain pouvoir. Et un grand pouvoir implique de grandes responsabilités, aurait dit l’oncle d’un certain Peter Parker, Spiderman à ses heures perdues. Il est de notre responsabilité de transmettre de bonnes valeurs à ceux qui nous regardent, qu’ils soient pratiquants, parents, ou tous autres citoyens. C’est l’un des objectifs de la fédération de parkour, ainsi que de la plupart des clubs de parkour. À Grenoble, nous avons la chance d’avoir tissé une bonne relation avec les habitants et la police, qui ne sont généralement plus choqués de nous voir. Du moins, c’était le cas jusqu’il y a quelques semaines. Des personnes sont montées sur un toit et ont cassé des tuiles, engageant un gros dégât des eaux chez un habitant. Les choses ont été résolues avec diplomatie, puis l’incident s’est reproduit. C’est plus compliqué maintenant. La personne en cause ne fait peut-être même pas partie de l’association, mais ses actes engagent l’image de l’ensemble de la pratique. Et un arbre qui tombe faisant plus de bruit qu’une forêt qui pousse, les conséquences peuvent vite escalader vis-à-vis des parents, des citoyens, et des autorités.

Assumer ses responsabilités implique un travail sur soi. Certes, on peut chercher à s’expliquer pendant quelque temps ; mais si l’interlocuteur ne veut pas être convaincu, on quitte les lieux. Honnêtement, c’est parfois très dur, notamment lorsqu’on a un objectif bien spécifique qu’on est sur le point de réussir à engager. Manu est une personne très humble, respectueuse, et réfléchie. Évoluer hors des sentiers battus pousse à la réflexion et à la remise en question, et je trouve que ça transparaît dans ses vidéos. Et pourtant, une fois les yeux rivés sur un projet, il n’arrive plus à faire machine arrière. Braqué à l’arme à feu par un gendarme ou non, à l’intérieur de sa bulle ça ne fait aucune différence. C’est un peu excessif si vous voulez mon avis — et pourtant, c’est quelque chose que je comprends très bien, ayant moi aussi eu quelques interactions musclées avec la police il y a quelques années2.

Par ailleurs, pourquoi ce saut en particulier ? Pourquoi chercher les ennuis en atterrissant sur le toit d’une gendarmerie ? Certes, la distance était respectable, mais elle restait loin de ses limites, et le saut était de toute manière visuellement moins impressionnant que quelques autres de ses performances. Plaçons quelques hypothèses sur la table. La première, le besoin de contenu viral. On ne le dit pas assez, la vie de YouTuber est extrêmement précaire, et braver les interdits fait décoller les compteurs de vues. À ce niveau-là, difficile de faire mieux que de sauter sur le toit d’une caserne.

Autre hypothèse : l’engagement était déjà trop important pour faire demi-tour. Manu avait accumulé des espoirs, organisé le tournage, entraîné des amis dans son sillage. Impossible de prendre du recul dans ces conditions3. Malheureusement, c’est là que les choses peuvent tourner au drame, gendarmes ou pas. Selon l’un de ses proches, l’alpiniste Patrick Berhault ne se serait jamais tué en 2004 s’il ne s’était pas soumis à la pression d’une émission de radio à enregistrer tous les jours. Paradoxalement, c’est pourtant cette détermination qui fait la force de ces pionniers, et c’est cet état de concentration extrême qui les rend capables de réussir de telles entreprises.

Un mot sur la réaction des gendarmes. Dans l’affaire, ils sont au moins aussi inconscients que les traceurs. Ils ont été bien plus proches de retirer quelques vies que d’en sauver. Un plaquage sur quelqu’un qui est au bord du vide, un pistolet braqué sur une personne qui met en jeu sa vie, un coup de pression pareil dans une situation délicate, ce n’est pas anodin. Mais accordons-leur que l’exercice n’était pas facile. D’un côté, ils sont entraînés à anticiper les menaces, à réagir avant qu’il ne soit trop tard ; de l’autre, ils ont été pris par surprise et n’ont certainement jamais imaginé être confrontés à ce genre de scénario.

Telle est la question

Tout ceci ne résout toujours pas la question de la légitimité. Spoiler alert : à mon habitude, je cherche des réponses, je n’y trouve que des questions. Permettez-moi toutefois d’élargir le débat avec Rousseau. En 1762, le philosophe introduit la notion du contrat social4, selon lequel nous troquons tous un peu de notre liberté contre le bénéfice de la cohésion sociale. On n’a pas le droit de brandir une arme à feu dans la rue, ce qui est une relative privation de liberté. Par contre, tout le monde étant soumis à cette même règle, le climat en devient plus serein. Et en cas de non-respect de ce contrat, Max Weber avance que les forces de l’ordre ont le « monopole de la violence légitime »5, qui est nécessaire pour contenir les débordements. Du moins, dans un monde idéal. Parce que les violences civiles et policières existent bien, et ont encore de beaux jours devant elles.

Maintenant, quels sont les termes précis du contrat social ? Est-il simplement interdit de faire du mal ? C’est quoi, le mal ? Est-ce que l’apparence du mal, c’est le mal ? Les sensibilités personnelles doivent-elles entrer en ligne de compte ? Où s’arrête notre liberté, où commence celle des autres ? Une pratique respectueuse du parkour, fusse-t-elle sur les toits, menace-t-elle vraiment la cohésion sociale ? La gentillesse et la politesse excusent-elles tout ? Est-ce que revendiquer la liberté à tout prix, ce n’est pas se rendre paradoxalement prisonnier de nos désirs ? C’est du Spinoza6, mais en langage courant, ça se traduit par un glissement vers le « être fort pour être futile ».

Rousseau, Spinoza, et Épictète parlent très bien de la pratique du parkour sur les toits.

Et avec mes spectacles, je vis en plein dans ce paradoxe. J’ai refusé d’intégrer certaines personnes à mes spectacles parce qu’elles n’avaient pas assez d’expérience sur les toits. On en arrive à créer un métier légal, qui n’est accessible qu’à ceux qui l’ont assez assez pratiqué dans l’illégalité. Les pratiquants de parkour n’ont pas l’exclusivité de cette dissonance cognitive : on la retrouve chez les graffeurs, qui lorsqu’ils ont suffisamment fait leurs preuves en cachette, ont le privilège de peindre des grandes façades sous la bénédiction des autorités. Ou chez les pirates informatiques, dont les meilleurs sont souvent engagés sans conditions de diplômes par les plus grandes entreprises. Certains voient ce retournement de situation comme une récupération politique ou un lissage de la pratique, mais c’est encore une tout autre discussion.

En attendant, comment vivre en paix avec ce sentiment d’illégitimité ? Que conseiller aux plus jeunes, qu’on expose à un danger certain et dont la maîtrise et la maturité sont encore fragiles ? Comment agir pour minimiser notre impact négatif sur la société tout en maximisant notre capacité à être utile ? Je ne sais pas, je vous laisse répondre et je m’arrête là.

Quoi qu’il en soit, en tant qu’institution, il est délicat pour la Fédération de Parkour1 de cautionner ce genre de performances. Mais d’un point de vue très personnel et subjectif, je suis content qu’elles existent.

Et je changerai sûrement d’avis si par malheur, un jour Manu se tue8.


  1. La fédération de parkour: https://fedeparkour.fr/ ↩︎
  2. Mes propres mésaventures avec la police: https://david-pagnon.com/fr/matraquage-bon-enfant/ ↩︎
  3. Edit : J’ai demandé au principal intéressé : « C’était à la fois de l’excitation et de l’ignorance. On n’avait pas réalisé que c’était une zone militaire, et on trouvait le saut vraiment joli. On pensait aussi faire le retour avec des cordes, ce qui était inédit. Ouais, c’était un peu un élan de connerie. C’est vrai que c’est difficile de s’arrêter quand tu trouves un saut qui te motive autant. » ↩︎
  4. « Les clauses [du pacte social] se réduisent toutes à une seule : l’aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté : car premièrement, chacun se donnant tout entier, la condition est égale pour tous ; et la condition étant égale pour tous, nul n’a intérêt de la rendre onéreuse aux autres. » dans Du contrat social (Jean-Jacques Rousseau), 1762 : https://fr.wikipedia.org/wiki/Du_contrat_social ↩︎
  5. « Il nous faut dire que l’État est cette communauté humaine qui, à l’intérieur d’un territoire déterminé […], revendique pour elle-même et parvient à imposer le monopole de la violence physique légitime », dans Le Savant et le Politique (Max Weber), 1919 : https://fr.wikipedia.org/wiki/Monopole_de_la_violence_l%C3%A9gitime ↩︎
  6. « J’appelle Servitude l’impuissance de l’homme à gouverner et réduire ses affections » dans Éthique (Spinoza), 1677. Dans la même veine, on attribue à Epictète la citation suivante : « Aucun homme n’est libre s’il n’est maître de lui-même » dans Fragment 35 (Épictète), ~100 ap JC.
    ↩︎
  7. La fédération de parkour: https://fedeparkour.fr/ ↩︎
  8. Ce qui n’arrivera pas. ↩︎

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