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David Pagnon

Aventures au détour d’un casting

Aventures au détour d’un casting

Aventures au détour d’un casting

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Le casting

Ça y est, je suis engagé pour trois semaines dans la BAT (Brigade des Agitateurs de Tribune) du carnaval de Nice ! C’est l’occasion de me remémorer quelques souvenirs du casting. Toute une histoire.

J’hésite beaucoup à faire le déplacement. L’audition est loin (à Nice), le trajet coûte cher, et je n’en tirerai probablement rien. J’ai mal au dos en ce moment, je n’ai pas pu m’entraîner ces derniers jours, et encore moins préparer quelque chose de valable et de construit en vue d’une audition. De plus, je n’ai aucune idée de ce à quoi m’attendre. Je ne sais même pas à quoi peut bien ressembler une parade de carnaval.

Mes sœurs et mes amis me convainquent la veille au soir de tenter le coup : après tout, ça ne coûte rien d’essayer ! Seulement du temps, et de l’argent. Les deux choses dont je manque le plus dans la vie. Une de mes sœurs achève de me convaincre avec une de ces idées de génie dont elle a le secret : je peux toujours prendre le train à l’aller pour être sûr d’être à l’heure, et en fonction de mes instincts du moment choisir entre un retour en train, en bus, en covoiturage, en autostop ou à dos de baleine. Ou choisir de rester là-bas me conseille-t-elle, voire partir encore plus loin pour très longtemps. Ce qui semble encore être la meilleure des options pour cette ingrate qui n’a pas assez tâté de mes durs poings dans sa tendre enfance.

Ça me semble tout de même bougrement astucieux. Je prends donc un aller-simple pour Nice. J’arrive sur les lieux de l’audition, je vois des monstres de chaque discipline, on me répète que le tri va être difficile cette année, et moi je ne sais même pas quoi leur montrer. Ma foi, autant faire avec les moyens du bord.

 » Alors moi, en fait, je n’ai rien de prêt à vous présenter.

– Intéressant, et tu viens de Grenoble pour ça ?

– Bah en fait c’est Antoine Prost qui m’en a parlé, et mes sœurs m’ont encouragé à faire le déplacement. »

Ça semble faire son effet, Antoine est connu pour son professionnalisme et ses compétences. A moins que ce soit la mention de mes sœurs qui change la donne.

 » Bon sinon, en fait moi je fais du parkour ! Ça veut dire que je peux jouer avec des obstacles divers et variés comme des barres, des barrières, des murs, des murets, des arbres, des arbustes, tout ça tout ça. En gros je cours, je saute et je grimpe. Je marche dans la rue, et d’un coup je me dis « Oh ! Une plyo – tic-tac – bras sur cette entrée de parking ! » Et je m’arrête pour faire ça, je trouve plein d’autres mouvements à faire, je passe 2 heures sur le lieu, et j’arrive en retard à tous mes rendez-vous. Mais c’est quand même censé m’aider à être efficace et à aller droit au but. Je fais du parkour quoi.

– Hum. Tu es chaud là ?

– Euh disons que sur une échelle de 0 à 10, je suis plutôt pas chaud du tout. Mais ça peut s’arranger rapidement.

– D’accord ! Alors tu as une demi-heure pour te chauffer, après quoi on descend dans la rue et tu nous montres ce que tu sais faire ! »

Je descends donc précipitamment, fais le tour du quartier en courant, reviens à mon point de départ, et tente de préparer là un petit enchaînement en vitesse tout en finissant de m’échauffer. Je donne avec plaisir (et impatience) quelques informations à un passant qui est intéressé par la discipline, et retourne à mon pressant travail. Évidemment, bien que le temps me soit compté, je ne dédaigne tout de même pas quelques autres petits défis que les obstacles me proposent — qu’ils aient leur place dans ma démonstration ou non. Parce qu’il n’est jamais bon de refouler ses pulsions. C’est pas moi, c’est Freud qui le dit. Un truc à propos du « Ça » qui essaie de s’exprimer malgré les réticences du « Surmoi » idéalisé, qui ravage le « Moi » si on ne le laisse pas s’extérioriser. Il en va de ma santé mentale, je dois sauter sur tout ce qui ne bouge pas.

Bon. Je m’amuse bien en fait.

Et il est l’heure. Les quatre personnes du casting arrivent, je suis prêt !

 » Allons-y ! »

 » … Oh attendez ça n’a rien à voir avec que j’avais préparé, mais vous accepteriez que je glisse sur cette rampe avant de commencer ? »

 » Voilà c’est fait, on peut y aller. Je suis juste de l’autre côté de la rue, je devrais pouvoir me contenir jusque là. « 

 » Oh non… Il y a un passe-muraille vraiment tentant juste là, ça vous dérangerait vraiment que je le fasse ? »

Je fais donc le gamin, comme il se doit. Et je ne fais rien de tout à fait extraordinaire, mais étonnamment ça passe plutôt bien ! L’avantage du parkour sur la danse, c’est que la discipline est encore relativement peu connue : les gens sont facilement impressionnables, qu’on soit très fort ou non.

 » Bon là je n’ai pas eu beaucoup de temps pour me chauffer, repérer et préparer, mais en gros je m’amuse avec l’ensemble du mobilier urbain, quel qu’il soit et où qu’il soit. Et avec un peu plus de temps, je peux évidemment préparer quelque chose d’un peu plus construit.

– Ce n’est même pas forcément la peine, on a besoin de ce genre de personnes ! Les danseurs sont géniaux, mais ils travaillent sur une scène. Il nous faut quelques électrons libres qui ajoutent un peu de volume à l’espace scénique, un peu de mise en valeur à l’environnement urbain, un peu de dynamisme à la parade, un peu de folie à la folie. Quelqu’un qui ait pour vocation de boucher les trous. Et il semble que ça pourrait te correspondre.
Voyons autre chose : observons ta capacité d’adaptation et allons par là. Est-ce que tu saurais nous montrer quelque chose ici ?

– Oui bien sûr, par exemple je peux faire… Euh, vous ne voulez pas que je vous montre tout simplement ? C’est plus facile à faire qu’à dire ! »

Je cours en direction d’un pilier, grimpe dessus, et me balade en équilibre sur la palissade d’une école primaire. Les enfants en récréation semblent ne pas être accoutumés à ce genre de spectacle, ils accourent en criant et en se bousculant. L’une des personnes du jury se prend au jeu et s’écrie :

 » Allez les enfants on l’encourage ! En-core – En-core !! Qui est-ce qui ne l’a pas vu ? Il va recommencer !

– Ah bon ? … D’accord !! »

Le bilan me semble plutôt positif. De quoi me faire presque oublier les deux déconvenues du matin.

Retour à la réalité

Voilà. Je me suis assez vanté pour la journée, maintenant il me faut revenir aux réalités tangibles, et préoccupantes.
Il faut six heures et demie pour effectuer le trajet Grenoble-Nice en train. Ce matin, j’ai donc été contraint de me lever à des heures indues ; des heures où mon corps s’est rendu capable de se lever, mais où mon esprit n’a pas pu suivre le mouvement. Premier douloureux désagrément : j’ai oublié chez moi le livre que Mikaela m’avait conseillé, je n’ai pas pu le lire. Seconde mésaventure : j’ai perdu mon porte-cartes avec ma carte bleue, ma carte vitale, ma carte de transports, divers papiers et un peu d’argent.

Les dés en sont jetés. Je n’ai pas le choix (non pas que j’aie cherché bien loin les alternatives, je le concède), il va falloir que je reparte en stop ! On est en hiver, la nuit commence à tomber, je n’ai aucun matériel. Et aucun argent, forcément. Ça s’annonce particulièrement délicat, j’en suis tout excité ! L’avantage incontestable à ne pas voyager en train, c’est que je n’aurais pas à regretter mon manque de lecture.

Dans les faits, j’ai énormément de mal à sortir de Nice et à me placer sur l’autoroute dans la bonne direction. Deux heures plus tard et dans la nuit noire, c’est enfin chose faite. Il faut absolument que je reste sur les péages, que les gens soient forcés de s’arrêter sans que ce soit par ma faute, qu’on puisse échanger quelques regards et qu’ils puissent me jauger sur leur confiancemètre. Personne ne s’arrêtera jamais au milieu d’une route. Pour une fois, je suis reconnaissant d’avoir une peau pâle qui réfléchit bien la faible lumière ambiante. On pourra combattre le racisme et les préjugés autant qu’on voudra, les noirs auront toujours un gros handicap en ce qui concerne l’autostop de nuit.

Les conducteurs s’enchaînent et sont comme d’habitude intéressants autant que sympathiques. Je ne le répéterai jamais assez, pour oser prendre quelqu’un en stop on peut appartenir à n’importe quelle classe sociale, n’importe quelle origine ethnique, n’importe quel courant de pensée, on doit toutefois partager une certaine envie d’aider son prochain. L’une des conductrices sort toutefois du lot. Elle pratique la guidance quantique.

Qu’est-ce que la guidance quantique ? Aucune idée. Elle m’explique que c’est une technique de « reprogrammation cellulaire » harmonisant le corps dans sa globalité, permettant d’influencer son environnement à son gré en l’alignant avec l’univers parallèle de son choix. J’ai beau avoir un master recherche en physique quantique, je ne vois toujours pas le rapport. Mais c’est scientifique. Grâce à cette méthode, on peut même activer la transmutation des gènes et de l’ADN ! Ça semble vraiment fonctionner : elle était sans domicile, maintenant elle gagne assez pour avoir un appartement à Avignon, et un autre dans le centre de Paris. Ça en serait presque inquiétant.

J’accepte son prospectus. Je ne comprends toujours rien, mais à l’évidence cette thérapie de bien-être est absolument scientifique, et éminemment quantique. Je n’arrive pas à déterminer si la dame s’embrouille elle-même, ou si me prend pour un débile. Son jargon m’évoque sérieusement un enrobage publicitaire mystique et grotesque. J’ai l’impression de rencontrer en personne l’un des avatars de Sylvain Durif, alias Oriana, alias le christ cosmique, alias le grand monarque. Je dois quand même le dire, malgré ses idées douteuses elle est très aimable !

Bref, un peu plus tard j’arrive à Orange, il est une heure du matin, et évidemment plus personne ne circule. Il fait nuit noire, je suis seul, perdu au milieu de mon itinéraire, et passée la mi-décembre il commence à faire franchement froid par ici. Trop froid pour passer la nuit dehors. Ma mère s’inquiète et me met la pression. Comment la rassurer lorsque je n’ai pas d’autre certitude que « tout va bien se passer » ? Lorsque je n’ai aucun autre élément concret à lui mettre sous la dent ?

Je vais abandonner là ma tentative, et accepter de ne pas rentrer chez moi cette nuit. Et d’accord, je prendrai le covoiturage de 6h25 du lendemain matin. Je vais chercher un endroit où passer la nuit, autrement ma maman n’ira jamais se coucher ! Étonnamment, elle préfère me savoir en train d’essayer de dormir dehors en hiver sans matériel, que m’imaginer faire du stop de nuit. Je me connecte avec mon portable dont la batterie commence à montrer des signes de faiblesse, et effectue la réservation de mon covoiturage. Et je m’écarte du péage, prêt à passer les cinq heures suivantes à combattre le froid, le sommeil, la faim et l’ennui.

Les véritables aventures vont commencer.

Retour à la maison ?

Je décide de passer ce temps à marcher, à visiter les parties de la ville que personne ne voit jamais. J’explorerai le plus possible les moindres détails de mon environnement pour tuer les heures de la meilleure façon qu’il soit. Le hasard de mes pas me conduit aux alentours d’un hôtel, que j’explore avec soin. Je monte à l’escalier de secours, à tout hasard je vérifie que les portes soient bien fermées. Elles le sont, impossible de passer là quelques heures. Je dois me contenter d’essayer d’extraire par la pensée un peu de chaleur des couloirs chauffés et accueillants. C’es assez peu probant.

Je m’imagine quelqu’un sortant de sa chambre, pétrifié de terreur en voyant mon spectre l’observer depuis cette fenêtre. Je m’évade de mon esprit au moyen d’autres histoires concoctées par mon âme en peine, en les développant autant que possible pour tromper l’ennui et faire défiler les heures avec le flot de mes pensées.

Personne ne se montre à cette fenêtre du 3ème étage. Attendre plus longtemps ici serait aussi peu efficace que rêver de réussir à faire de l’autostop à ces heures-ci. Je redescends donc et continue de faire mon tour. La chaufferie que je trouve à l’arrière du bâtiment ne peut pas m’aider : ce n’est pas un bête chauffage qui réchaufferait le bâtiment par combustion, mais une pompe à chaleur couverte de givre. Un frigo inversé en quelque sorte, qui réchauffe l’intérieur en refroidissant l’extérieur. Je suis dans l’extérieur, rester collé à ce système me congèlerait sur place. Ça ne concorde pas avec mes projets de vie actuels.

Je continue donc un peu plus loin l’exploration, et trouve le dépôt où les femmes de chambre mettent les draps usagés. Des draps, des kilos de draps !! Incroyable retournement de situation. Avec ça, j’aurai non seulement de quoi me réchauffer, mais en plus de quoi dormir ! Mais que vois-je poindre à l’horizon ? Une super nuit en perspective !
Je me place à un endroit isolé du vent à l’angle de deux murs, et m’installe une couche relativement chaude et confortable. Avant d’étaler les draps, je prends soin de placer un chariot sur le sol, de manière à m’en isoler et à ne pas salir les draps outre mesure. Quelques draps supplémentaires en guise de couverture, de lourds sacs pour l’isolation, et je suis prêt à passer une nuit de rêves doux et accueillants !

J'ai semble-t-il perdu l'image en question, voici donc celle d'une autre nuit passée dans un tuyau !

J’ai semble-t-il perdu l’image en question, voici donc celle d’une autre nuit passée dans un tuyau !

Il me reste 8% de batterie, je dois me réveiller à temps demain matin pour le covoiturage, et appeler le conducteur. Mais soyons raisonnable, je ne peux pas passer à côté de l’occasion de prendre quelques photos. Ceci étant fait, je me glisse avec volupté dans mon lit douillet.

Je me réveille à 5h30. Mon réveil n’a pas sonné, et le froid commence à percer mon isolation. Mon téléphone s’est éteint. Raté. Il ne sonnera pas, il faut que je me lève. Autre problème : je ne peux plus joindre mon covoitureur.

Insensiblement, la lumière au bout du tunnel semble s’éloigner au fur et à mesure que je m’en rapproche. Cependant, j’ai environ 45 minutes pour résoudre ce nouveau problème : probablement plus qu’il n’en faut ! Déjà, je peux entrer dans n’importe quel commerce ouvert à cette heure, demander gentiment un chargeur et une prise au patron, ou solliciter l’utilisation d’un smartphone ou d’un ordinateur pendant trois minutes. Je n’ai pas d’argent sur moi, mais qui a dit que l’argent résolvait tout ? La communication IRL est un moyen qu’on devrait se forcer à redécouvrir. Ensuite, je sais qu’on a rendez-vous près de l’entrée de l’autoroute, vers Orange. Et puis au pire, je peux toujours louper mon covoiturage et rentrer en stop. Mais ça m’embêterait pour le conducteur.

Bien entendu, tout est beaucoup plus simple. Je demande à un employé de l’autoroute l’autorisation de charger mon téléphone dans son bureau pendant un quart d’heure, il accepte avec bon cœur. Presque avec empressement, comme s’il était vraiment content de me rendre service. Ce qui m’arrive plus souvent qu’on ne voudrait le croire. Un quart d’heure plus tard j’appelle mon covoitureur, qui est lui aussi en avance. Je le rejoins dans la minute :

 » Bonjour, je m’appelle xxxx !

– Enchanté, moi c’est David !

– Ça te dit qu’on y aille tout de suite ? Il fait sacrément froid dans cette région, rien à voir avec chez moi !

– … Euuuuh, effectivement oui il fait plutôt froid… »

Je ne rentre pas dans les détails, et on part. Aucune panne, aucun souci de quelque genre que ce soit, pas même un petit embouteillage. J’arrive à Grenoble, je monte comme à l’accoutumée au quatrième étage en grimpant par les rambardes, je ne tombe ni ne meurs, et j’y suis. Alors ça y est, c’est fini ? Tout est bien qui finit bien ? Il faut le croire. Ne l’avais-je pas dit depuis le début ?!

Sur ce, je saute un troisième repas et vais m’allonger quelques heures. Parce que ne nous voilons pas la face, je n’ai pas super bien dormi quand même.

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